Quelles solutions face à la production de drogue ? Actions et évolutions au Laos

Geoffrey Heuline 30 janvier 2012 0
Quelles solutions face à la production de drogue ? Actions et évolutions au Laos

Dans les années 1990, le Laos était un des principaux producteurs d’opium au monde. Vingt ans plus tard, les efforts entrepris dans la lutte contre la production de drogue ont porté leurs fruits : les dernières enquêtes et statistiques de l’ONUDC témoignent d’une baisse générale de la production de pavot dans l’ensemble du triangle d’or. Ce résultat est la somme d’actions coordonnées et multiscalaires des autorités nationales et internationales. Toutefois, une nouvelle hausse de la production d’opium ces derniers mois démontre qu’il ne faut pas relâcher les efforts et qu’il est nécessaire de continuer les démarches d’accompagnement des populations rurales dans l’affectation de leur outil de travail vers des cultures tout aussi compétitives et rentables.  

Rencontre avec Juliette Degardin, étudiante à l’Institut de Géopolitique français de l’Université Paris 8.

Quels sont les acteurs qui interviennent aujourd’hui dans la lutte contre la drogue dans le Triangle d’Or ?

Je crois qu’on peut clairement identifier deux groupes d’acteurs. Il y a ceux qui sont impliqués directement dans la lutte contre la drogue. Ils interviennent de manière plus ou moins directe sur les producteurs et les trafiquants. Qu’il s’agisse des ONG, des Nations-Unies ou bien des gouvernements, leur objectif est de lutter, de la façon la plus efficace qui soit, contre la production, la consommation et les trafics de drogue. Et en parallèle, il y a les acteurs qui, au travers de leurs engagements dans d’autres domaines, contribuent implicitement à lutter contre la drogue. Je pense notamment aux acteurs du développement qui s’impliquent dans des projets locaux et qui contribuent à l’amélioration des conditions de vie des populations. Dans une certaine mesure, ils limitent par leur action, le recours à la production d’opium.

Pendant de longues années, la prohibition a été perçue comme la meilleure réponse politique face au marché de la drogue. Où en est-on aujourd’hui ?

La politique de « prohibition » renvoie à la politique américaine des années 1960 de guerre contre la drogue. Malgré l’échec constaté, elle est encore au cœur de certains programmes. Le gouvernement américain, dans sa lutte contre la drogue, reste fortement orienté sur cette approche répressive et punitive. Pourtant des études ont révélé que la prohibition entrainait un développement des marchés des drogues, car l’illégalité rend le commerce de l’opium plus profitable. Actuellement, 95 % des fonds des Etats-Unis destinés à lutter contre la drogue sont consacrés à l’éradication des cultures. Dans les pays producteurs de drogue, les gouvernements engagés dans la lutte continuent de considérer la suppression à la source comme la priorité de la lutte contre la drogue, en dépit des connaissances scientifiques apportées sur l’impact de cette démarche. C’est le cas au Laos où les fonds les plus importants consacrés drogue sont destinés à l’éradication.

Toutefois, dans la lutte contre la production d’opium, on note un changement en faveur des alternatives à la culture du pavot, du moins dans les stratégies mises en place et les méthodes employées. Les démarches de l’ONUDC (Organisation des Nations Unies contre la drogue et le Crime) ont elles aussi considérablement évoluées. Au travers de ses discours, l’ONUDC prend d’avantage en compte l’idée selon laquelle il faut permettre aux paysans de produire d’autres cultures que le pavot à opium. Au niveau des stratégies, à l’échelle internationale, les Européens semblent privilégier plus que les américains, des solutions de développement.

Face aux résultats mitigés de la prohibition, ont donc émergé de nouvelles formes de luttes, qui ont pris davantage en compte les conditions sociales. Car il semble qu’elles soient un facteur déterminant dans la production d’opium. Quelles ont été ces nouvelles stratégies et comment se sont-elles mises en place ?

A partir des années 1960, le paysage de la production mondiale d’opium a radicalement changé. Les zones de production illicite d’opium se sont essentiellement retrouvées circonscrites dans des régions politiquement instables et souvent en marge de la communauté internationale, comme dans le Triangle d’Or dans les années 1960-1990. En parallèle, les contrôles contre les productions illicites se sont renforcés et les mesures répressives multipliées. Progressivement, on a assisté à une prise de conscience, notamment grâce aux institutions internationales de lutte contre la drogue, de l’impact négatif de cette approche et de la nécessité de mettre en place de nouvelles méthodes pour lutter contre la drogue. Successivement de nouvelles approches ont été mises en place comme les Programmes d’Ajustement Structurels (PAS), recommandés par les institutions financières internationales du type FMI ou Banque Mondiale dans le contexte de la colonisation. A partir de ce moment, des cultures de substitution ont été envisagées pour remplacer des cultures illégales par des cultures légales. Elles étaient censées être plus lucratives pour les populations que les premières. On a alors encouragé la production de pêches, de choux, de café, de fleurs etc. Puis par la suite, compte tenu des résultats médiocres des cultures de substitution, le développement rural intégré a succédé à cette politique. Il est apparu dans les années 1980 et a reposé sur une volonté d’introduire des sources alternatives de revenus mais cela s’est avéré être également un échec. C’est seulement à la fin des années 1990, que les Nations-Unies ont proposé une nouvelle approche, celle du développement alternatif.

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En quoi consiste exactement le développement alternatif ?

Les premiers programmes de développement alternatifs ont été expérimentés pour la lutte contre la production de coca, en Amérique du Sud. C’est un  type de développement qui consiste à proposer aux producteurs de pavot et de coca, une alternative à ces cultures. Ce processus permet de prévenir et d’éliminer les plantes contenant des substances narcotiques ou psychotropes, grâce à des mesures de développement rural, tout en prenant en compte les particularités socioculturelles et les modes de vies des communautés et groupes ethniques indépendants.

Aujourd’hui, le développement alternatif permet de donner aux agriculteurs un moyen économiquement viable à la culture de la coca, du pavot à opium ou du cannabis. Cette orientation est préconisée par les acteurs du développement, de l’ONUDC et par les chercheurs spécialisés sur les questions relatives à la production de drogues. Elle est encore considérée comme étant la solution la plus pertinente au problème mondial de la drogue.

Quels sont les exemples de projets mis en place au Laos et concrètement, quels sont les résultats ?

Au Laos, des programmes de développement alternatif ont été mis en place au cours des dix dernières années dans les régions du Nord du pays, où se concentre l’essentiel de la production d’opium. Ces projets reposaient sur la mise en place de cultures alternatives telles que la cardamone, le thé, l’hévéa à latex, les cucurbitacées, etc. Néanmoins les résultats ont été médiocres. Par exemple, dans la province de Phongsali, au Nord du Laos, les programmes de développement alternatif ont instauré la culture de la cardamone ; cette culture n’a pas permis aux populations d’obtenir de meilleurs revenus. C’est le même problème pour la culture d’hévéa à latex. La plantation d’hévéa nécessite un temps d’attente pour les récoltes de 6 à 8 ans. Les populations ont besoin d’argent rapidement et l’opium constitue une ressource fiable pour cela. Compte tenu de l’augmentation des prix du kilogramme d’opium, 1327$ en 2009 contre 1670 $ le kg en 2010, certains paysans, dans un contexte de pauvreté accrue, préfèrent prendre le risque de produire de l’opium tout en allant s’installer toujours plus loin dans les montagnes. Dans certaines régions du Nord du Laos par exemple, les champs de pavot ne sont plus visibles mais sont pourtant bien présents. Les populations, face à la politique de plus en plus répressive de l’Etat préfèrent aller s’installer le plus loin possible des axes de communication pour ne pas risquer de voir leurs champs détruits. Il faut parfois marcher jusqu’à trois jours dans des endroits très reculés et difficiles d’accès pour constater qu’il y a encore des champs de pavot. Par conséquent, on peut considérer que la politique d’éradication rend de plus en plus difficile la mise en place de projets de développement vers ces populations de plus en plus reculées.

D’après le gouvernement laotien, le Laos était « affranchi de l’opium » en 2010. Le gouvernement s’est félicité de l’efficacité des politiques de lutte contre la drogue. Paradoxalement, les enquêtes de l’ONUDC et d’ONG révèlent que la production d’opium a de nouveau augmenté ces deux dernières années. D’après les enquêtes de l’ONUDC, entre 2009 et 2010, la production d’opium serait passée de 11 tonnes à 18 tonnes pour 1900 hectares produits en 2009 contre 3000 hectares de surfaces de pavot en 2010. Si ces chiffres sont très largement en baisse par rapport à la période de 1990, la production d’opium au Laos augmente de nouveau.

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Il y a donc des limites à ces politiques et programmes de développement ?

Il y a des limites oui, et ce pour plusieurs raisons. Les résultats mitigés s’expliquent en partie par la question des financements. Les programmes ne sont pas toujours porteurs de bons résultats, en raison des budgets très aléatoires selon les années. Par exemple, les budgets délivrés par l’ONUDC sont très irréguliers et dépendent d’autres acteurs financiers. En période de crise économique, les financements ont été considérablement réduits, au détriment des programmes. Selon le directeur exécutif en charge des programmes de l’ONUDC à Vientiane, cette nouvelle hausse de la production d’opium au Laos repose sur le contexte de la crise économique, mais aussi sur le fait que certaines solutions alternatives ne rapportent pas de l’argent aux populations au moment où elles en ont vraiment besoin. Bien souvent, c’est une succession de choses, notamment d’oppositions entre les discours politiques et la mise en place des projets qui entraînent à nouveau le recours à la production d’opium. Dans la mesure où la production d’opium repose sur un contexte de pauvreté des populations, il est indéniable que des mesures économiques et sociales s’avèrent être le principal levier d’action.

 

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