A la sortie de la gare, située généralement en centre ville, on se trouve plongé dans un monde ancien. Malheureusement pas au sens historique mais plutôt dans un esprit un peu désuet. Devant nos yeux s’offrent les prémisses de la ville moderne tout droit sortie d’un film des années 70.
Immeubles droits dans leurs bottes, encadrant une avenue rectiligne, sans qu’il n’y ait un bout de toit qui dépasse ; au sol : trottoir, deux ou quatre voies de chaussée avec parfois un terre plein pour délimiter, et trottoir de nouveau ; telle est la description la plus adéquate d’une artère principale au Japon.
L’évolution de l’urbain japonais va de pair avec son histoire mouvementée.
A l’époque féodale, la ville était centrée sur le château. Seul ce dernier, et les quelques bâtisses abritées en son sein, étaient protégés par des murailles sur un site surélevé. Le reste de la ville, sans rempart contre toutes agressions extérieures, s’organisait par quartiers d’activités (Samouraï, artisans, pécheurs, …) autour de ce centre politique et militaire. Pour renforcer la protection de ce dernier, la ville se transformait en labyrinthe de douves pour déstabiliser la stratégie ennemie et ralentir sa progression. Pourtant, paradoxalement, l’organisation des rues se faisait sur un plan quadrillé et bien délimité.

Si la guerre des clans au temps de l’unification du Japon a façonné l’ordre spatiale de ses villes, il faut aussi souligner que la seconde guerre mondiale a été très destructrice. De ce fait, il est aujourd’hui, non pas rare mais plutôt exceptionnel, de trouver des édifices historiques d’époque. Mais si les guerres sont la principale cause de la disparition du patrimoine culturel japonais, il existe d’autres raisons.
Les constructions au Japon étaient principalement faites de bois. Régulièrement, de manière préventive (pourrissement du bois, croyance) ou de manière infortunée (séisme, incendie), elles étaient détruites, parfois reconstruites si l’édifice était précieux mais elles laissaient souvent leur place à une construction plus moderne. Dans certains cas, elles pouvaient aussi changer de ville, comme les bâtiments administratifs des anciennes capitales japonaises. En effet, le Shintoïsme, religion principale au Japon avec le Bouddhisme, considère la mort comme impure. Ainsi lorsque que le souverain mourrait, la ville devenait souillée et les infrastructures étaient alors détruites pour être reconstruites dans une nouvelle capitale.
Voilà pourquoi il y a tant de monuments « historiques » au Japon, mais que très peu sont d’époque.
Comme vu dans le précédent article, le Japon possède peu de terres inoccupées. Et le choix a été fait de ne pas trop coloniser la montagne. Le relief japonais est souvent uniquement surmonté de piliers électriques, de quelques bâtiments (habitations, musées, observatoires) et est traversé de part et d’autres par des tunnels routiers ou ferroviaires. Laissons de côté l’empreinte sacrée ou les difficultés techniques, pour nous concentrer sur une possible raison économique. Les montagnes sont laissées sauvages, recouvertes de forêts, afin d’être des réserves de matière première. Depuis les années 70, la consommation de bois au Japon est approvisionné principalement par les importations : 55% dans les années 70, plus de 80% à la fin des années 1990[1].

De ce fait, plutôt que de différencier ville et campagne ici, je préfère parler de continuité urbaine puisque la transition entre ces deux paysages n’est pas clairement explicite.
La campagne japonaise sur l’île principale d’Honshu[2] ne ressemble en rien à la représentation européenne. Bien entendu, l’urbain y est moins présent et moins dense mais point de champs à perte de vu. Ils sont de tailles plus modestes et sont souvent enclavés entre installations humaines (bâtiments agricoles, logements, routes) et contraintes naturelles (montagne, mer). L’agriculture japonaise s’est adaptée aux conditions spatiales imposées. L’espace est au Japon précieux et il n’est pas inhabituel que des jardins potagers soient voisins avec un cimetière.

Curieusement au Japon, toutes constructions quelque soit sa taille et son activité a très rarement des murs mitoyens avec ces voisines. De ce que j’ai pu voir, les bâtiments sont toujours espacés d’au moins une vingtaine de centimètres. Cette manie de toujours mettre une distance peut venir du temps où les bâtiments étaient principalement en bois. Ainsi si un incendie se déclarait, la non-communication entre les bâtiments ralentissait sa progression. De la sorte, il était aussi plus aisé de détruire une maison pour isoler le feu. En prévision, cette pratique était très courante durant la seconde guerre mondiale. Des pans entiers de quartiers étaient alors détruits pour empêcher l’incendie de se propager à la ville. Les habitants ne pouvaient s’occuper du feu alors que les bombes incendiaires américaines continuaient de pleuvoir.
Ce principe de construire sans lien entre bâtiments peut s’avérer pratique lors d’un aménagement locale de la ville ou d’une opération ponctuelle, mais laisse perplexe face aux menaces naturelles dont le Japon fait l’objet. Une cohésion entre constructions n’assurerait-elle pas une meilleure prise au sol lors d’un tremblement de terre ? Hypothèse renforcée par le fait que les bâtiments japonais sont étroits à la base. En effet, à l’époque des seigneurs, la taxe d’habitation était calculée en fonction de la largeur de la façade. Il est donc logique que les populations ont commencé à construire des logements étroits mais longs.
Vue du ciel, la ville contemporaine japonaise garde un plan spatiale quadrillé, propre et rectiligne. Il faut s’approcher davantage pour voir les petites rues sinueuses peuplées de bâtisses raccommodées. Le changement des villes au Japon se couple avec sa longue histoire de destruction et de reconstruction. Que l’origine des dommages soit humaine ou naturelle, la ville japonaise a toujours su se relever et s’aménager en fonction de ses défaillances passées.
Penser, se réorganiser, s’adapter, c’est aussi ce que l’on appelle évoluer.
Notes & Sources
[1] Japan’s Timber Trade and Forestry – http://www.jatan.org/eng/japan-e.html (vu le 21.01.2012)
[2] Au moins dans le sud-est de l’île que j’ai pu visiter.

















