La mixité sociale à l’épreuve : l’exemple du GWL-Terrein

Geoffrey Heuline 12 janvier 2012 4
La mixité sociale à l’épreuve : l’exemple du GWL-Terrein

Le district de Westerpark (Amsterdam, Pays Bas) a longtemps accueilli une population modeste et souffert d’une réputation médiocre. Aujourd’hui cette situation a tendance à changer depuis que la municipalité mène une politique volontariste de peuplement favorisant le retour des classes supérieures. Le GWL-Terrein a ainsi été le premier projet soutenu par la municipalité pour impulser l’inversion du processus de dévalorisation sociale et économique du district.

En 1993, le conseil de quartier de Westerpark annonce la réalisation d’un ensemble de 600 logements dans un périmètre affranchi de toute circulation automobile sur la friche de l’ancienne compagnie des eaux. Un quartier qui se veut durable, associant nouvelles constructions et anciennes structures réhabilitées et reprenant les principaux préceptes de l’urbanisme vert : toits végétalisés, récupération des eaux de pluie, réseau de chaleur, perméabilisation des sols, principes du bioclimatisme, etc.

Ce projet est au cœur d’une stratégie globale de diversification de la population du district de Westerpark. L’idée est d’encourager l’arrivée d’une population nouvelle tout en maintenant sur place les populations modestes qui y ont toujours résidé.

 Au travers de cet exemple, voyons quels sont les outils mis au service de la politique de mixité sociale dans un quartier. Quels sont les résultats et que peut on espérer de la mixité sans une réforme politique globale ?

Une mixité encadrée..

Le GWL-Terrein est aujourd’hui composé d’un parc locatif de 273 logements et d’un parc d’accession à la propriété de 318 logements. La convention du quartier n’autorise pas le changement de statut d’occupation des logements, afin de préserver la diversité du parc résidentiel.

Face au manque d’efficacité des politiques de mixité sociale, qui ont montré par expérience que la cohabitation n’est pas naturelle pour des individus qui ne partagent aucun référentiel commun, le plan d’affectation du quartier a tenu compte de ce besoin d’entre-soi. Ainsi, les logements sociaux et les logements en accession à la propriété ont été répartis dans des blocs d’habitation différents. Cette organisation tend à créer deux échelles de sociabilité : celle du bloc d’habitation et celle du quartier. Le postulat sur lequel s’appuie cette idée est que la répartition par statut d’occupation facilite la création de rapports de voisinage entre individus aux capitaux socio-culturels proches, tout en donnant à l’espace public le rôle de passerelle entre les habitants.

Dans les faits, les résultats sont ceux escomptés. Depuis la construction du GWL-Terrein, le quartier autrefois très modeste a su diversifier sa population en attirant les classes socio-professionnelles supérieures. Ainsi le quartier est passé de 17,9 % d’habitants à bas revenu à 5,8 % ; de 53,5 % d’habitants à revenu moyen à 32,6 % ; et de 28,6 % d’habitants à hauts revenus à 61,6 %. Le taux de propriétaires est passé de 44,8 % à 75 %.

Malgré l’encadrement stricte des proportions de logement locatifs et en accession, il n’est pourtant pas certain que cela suffise à maintenir la mixité sociale du quartier. En effet, en s’intéressant aux dynamiques résidentielles et la législation du secteur du logement social, des failles apparaissent très vite et laisse présager que le maintien de paysage social n’est pas assuré dans le temps.

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.. freinée par un secteur de l’immobilier en panne

Aux Pays Bas, la notion de logement social est très différente de celle utilisée en France. Dans l’hexagone, les logements sociaux appartiennent généralement aux offices HLM. Aux Pays Bas, les associations qui géraient autrefois les logements sociaux sont progressivement toutes devenues des corporations de régime privé, permettant un déconventionnement des loyers. Un système donc qui limite l’accessibilité des personnes à très bas revenu à ce type de logement. De plus, les bails ne sont pas révisés annuellement en fonction des revenus de ses locataires et permet à un foyer de conserver son logement toute une vie malgré sa progression de revenu. Par conséquent, les logements sociaux ne s’inscrivent pas dans le même schéma de parcours résidentiel qu’en France.

A cela s’ajoute la crise du marché de l’immobilier dont souffre terriblement Amsterdam, incapable de fournir une offre suffisante en logements. Parmi les conséquences sociales que cette crise génère, figure la captivité résidentielle, qui contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne touche pas seulement les foyers les plus modestes. En effet, il ne suffit plus de mobiliser suffisamment de fonds pour déménager, mais de trouver avant tout un nouveau logement. Les habitants peuvent ainsi conserver leur logement par manque d’opportunité.

Ces éléments montrent des failles qui pourraient s’avérer désastreuses pour le GWL-Terrein. Au fil du temps, une différence pourrait alors se creuser entre la mixité réelle et la mixité théorique.

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.. et une libéralisation de la carte scolaire.

L’enfant est le premier initiateur de la mixité, affranchi de préjugés sociaux, il s’enrichit au contact des autres et lie des amitiés sur des critères affectifs. L’espace public du GWL-Terrein permet cette altérité, l’absence de voiture incitant les parents à laisser jouer les enfants tous ensemble sans surveillance dans le quartier. Un contexte qui amène les adultes à se rencontrer, réunis au travers des seuls points communs d’être habitants et parents. Seulement une partie de ce bénéfice social s’effondre dès lors que l’enfant ne suit pas un parcourt scolaire similaire aux autres enfants du quartier. Si le partage d’expérience ne se fait que dans l’espace public et ne se prolonge pas dans les couloirs de l’école, la dynamique de mixité se brise.

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Aux pays bas, on est totalement libre de choisir son école, pas comme en France. Dans les quartiers alentours, les gens pensent qu’ils sont mieux éduqués et plus riches, et plus de la moitié d’entre eux choisissent d’envoyer leur enfants dans de meilleures écoles, car ici [à Westerpark], il y a beaucoup de minorités, de personnes pauvres etc.… alors ils envoient leurs enfants dans des écoles comme celle du centre [d'Amsterdam], dans des écoles « blanches ». D’autres personnes, comme nous [les propriétaires du quartier], envoient les enfants dans l’école du quartier. Bien sûr si l’école était vraiment mauvaise nous ne le ferions probablement pas, mais elle n’est pas si mauvaise que ça, bien qu’elle ne soit pas aussi bonne que certaines. A Amsterdam, on a une ségrégation terrible dans les écoles, plus encore que dans les logements. On a vraiment ce problème d’écoles « noires » et d’écoles « blanches ». […] Si on n’a pas de mixité dans un quartier, on n’a pas de mixité à l’école ; ce n’est pas une garantie, mais c’est une condition.
 
Luca, propriétaire et habitant du quartier GWL-Terrein
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Inscrire ses enfants dans l’école du quartier relève d’une action militante face à la libéralisation de la carte scolaire. L’arrivée de catégories sociales plus riches par le programme du GWL-Terrein a créé une opportunité de mixité scolaire dans les écoles du quartier. Seulement, sans régulation de la carte scolaire, la mixité en milieu scolaire ne tient qu’à des initiatives personnelles. Indirectement, c’est la cohésion sociale du quartier qui en jeu, participant à l’attractivité du quartier et au maintien de la diversité du paysage social à terme.

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Conclusion

Dans le cas du GWL-Terrein, on a compris que la mixité sociale ne dépendait pas uniquement de la bonne volonté des acteurs publiques et que son efficacité reposait en partie sur des choix politiques. Plus généralement, la mixité sociale est une construction politique qui va à l’encontre d’un processus naturel d’agrégation sociale. La lutte contre la ségrégation socio-spatiale doit continuer de se faire par le biais de politiques interventionnistes, mais certainement sous une forme renouvelée.

4 Commentaires »

  1. BBBT 13 janvier 2012 at 10 h 46 min - Reply

    Article très intéressant, les politiques publiques sociales et urbaines de demain restant encore à inventer. Car, vous le dites bien, la mixité ne peut se décréter : c’est un idéal progressiste qui, pour exister, doit être défendu politiquement, dans le discours comme dans les mesures (la carte scolaire en est une) et accompagné sur le terrain par une conception urbaine innovante.

    Il est cependant à craindre que les forces économiques et les réflexes d’évitement entre classes soient difficiles à contrecarrer. La lutte contre la fragmentation spatiale et la « périphérisation » des populations fragiles, donc contre les inégalités, appelle un volontarisme politique dont on est aujourd’hui assez loin. L’approche purement urbaine et territoriale de la mixité est vouée à l’échec si elle n’est pas complétée voire supportée par des mécanismes incitatifs (à quand un durcissement des sanctions financières pour les communes qui refusent toujours d’appliquer la loi SRU ?).

    En tout cas, merci pour cet exemple passionnant.

  2. Geoffrey Heuline 13 janvier 2012 at 15 h 06 min - Reply

    Vous avez tout à fait raison et je partage vos opinions. La mixité sociale est une réponse politique à un phénomène d’exclusion socio-spatiale qui a montré son inefficacité. Si elle reste au coeur des discours de luttes contre les inégalités aujourd’hui, c’est certainement parce que les acteurs publiques sont encore frileux à l’idée de prendre des mesures volontaristes et impopulaires, comme une régulation du marché de l’immobilier, par des mesures de plafonnement des loyers et de taxation sur les spéculations foncières. C’est à l’heure actuelle le seul moyen d’inverser le processus de relégation des populations à bas revenus.

    Merci beaucoup pour l’intérêt que vous portez à cet article !

  3. servefa 18 janvier 2012 at 0 h 51 min - Reply

    Geoffrey: une taxe sur les spéculations immobilières n’aurait-elle pas des effets pervers (comme conduire à l’inflation) ? N’a-t-on pas, dans le secteur de l’immobilier, d’autres choix que de faire appel à la puissance publique pour réguler le marché ?

    http://villes.blog.lemonde.fr/2011/04/28/pression-fonciere-et-cout-du-logement-des-mecanismes-contre-intuitifs/

  4. Geoffrey Heuline 19 janvier 2012 at 16 h 26 min - Reply

    Servefa : Les variables qui influent sur le marché de l’immobilier sont nombreuses et les politiques publiques doivent à mon avis tenir compte des réalités locales. De ce fait, à mon sens il n’y a pas des modèles miracles mais plutôt un ensemble d’outils avec lesquels les pouvoirs locaux doivent composer.
    Effectivement, l’Etat doit intervenir pour réguler le marché. Par exemple, plafonner les loyers en fonction de leur surface, de leur situation géographique et des besoins locaux, ce qui induit un transfert de compétence aux communautés d’agglo. L’Etat pourrait également renforcer les dispositifs d’accompagnement dans l’accès au logement, en se portant garant pour les populations les plus modestes, dont les dossiers sont souvent jugés trop peu solides pour les propriétaires. Enfin, les pouvoirs publiques pourraient aussi subventionner des programmes immobilier en échange d’un conventionnement des loyers.

    Concernant la municipalisation des sols, ce dispositif est déjà à l’oeuvre dans des pays comme les Pays Bas. C’est efficace pour maîtriser l’étalement urbain, mais pas forcément dans la régulation des prix du logement. Le foncier est une source de revenus non négligeable pour les collectivités et on peut comprendre qu’elles le mette aux enchères.

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