Voyager dans le but de découvrir l’inconnu, pour s’approcher du mystérieux, pour se dépayser en somme. Changer de pays, de continent implique aussi un changement de culture parfois important qui peut être déséquilibrant.
Une quantité notable de nouveautés et de méconnaissances entraîne de temps à autre une impression de mal-être, d’étouffement et occasionnellement un sentiment d’insécurité. Sensation renforcée lorsque l’on ne maîtrise pas la langue.

Avec le Japon, j’ai ajouté le qualificatif d’aventure à n’importe laquelle des tâches quotidiennes que j’accomplissais sans malice durant mes différents autres voyages et séjours. Ma langue maternelle française, ma maîtrise de l’anglais et ma LV2 espagnole m’avaient jusqu’alors toujours sortie des situations les plus complexes. Oui mais voilà, j’ai beaucoup voyagé en Europe, et un peu au Canada. Dans ces pays, souvent d’origine latine, le français et l’espagnol couvraient mes besoins de communication. Pour le reste, bien souvent, l’anglais venait à ma rescousse et je pouvais échanger sans difficulté avec mon interlocuteur quel que soit le pays d’où il venait.
L’anglais n’est pas seulement la langue du business, c’est aussi la clef pour communiquer avec les autres voyageurs, et ceux que j’appelle les citoyens du monde.
Le Japon est le premier pays où je me suis retrouvée étrangère : de par mon apparence, de par mon comportement, de par mes habitudes, mais aussi de par mes acquis linguistiques trop faibles.
La langue japonaise est composée de trois alphabets[1]. Les deux premiers, Hiragana et Katakana, sont composés de 46 sons[2] représentés par des symboles, dérivés de l’écriture chinoise complexe. Il est dit que les Katakana étaient l’adaptation secrète de l’alphabet des Hiragana par les femmes. Aujourd’hui, les Katakana sont principalement utilisés pour retranscrire les mots d’origine étrangère mais aussi pour certains domaines spécifiques tels que les noms de plantes ou d’animaux. Exemple : コンピュータ [co n pyu ta] vient de l’anglais computer (ordinateur)
En règle générale les Hiragana servent de mots de liaison ou de grammaire dans une phrase, les mots courants et les verbes étant principalement retranscrits en Kanji. Ce dernier alphabet d’origine chinoise est composé d’idéogrammes, c’est-à-dire qu’un caractère ou qu’un ensemble de caractères représente une idée ou un concept. Par exemple 木 [ki] est le Kanji pour arbre. Pour corser un peu le tout, un Kanji peut avoir plusieurs sens et aussi se prononcer différemment (lectures onyomi et kunyomi).
Mettre trois heures pour faire une course ‘rapide’ en priant sur le chemin du retour que cette boite qui ressemble en tout point à un tube de concentré de tomates ne soit pas du détergent peut faire sourire. Mais restée interdite devant un panneau ne sachant s’il est écrit ‘bienvenue’ ou ‘danger mortel’ c’est déjà plus problématique.
Au Japon, on roule à gauche, les voitures de police sont noires et blanches, il est mal vu de se moucher en public, les femmes peuvent porter des mini jupes sans crainte – mais auront le droit à des regards réprobateurs si les épaules sont découvertes et le décolleté trop présent, les écoliers portent l’uniforme, les salary men et office ladies aussi, et l’on s’incline en de nombreuses circonstances.
La ville aussi diffère.
Globalement, nous savons ce qui nous attend dans une ville en Europe : routes goudronnées avec le plus souvent trottoirs intégrés, magasins, gare, écoles, … Le Japon ne fait pas exception et, par le biais de la mondialisation ou par l’évolution humaine, l’organisation de leurs villes nous rappellent quelquefois la nôtre.
Pourtant des différences déroutantes sont bien présentes. En premier lieu la logique, enfin ce qui pour nous serait logique, n’est pas employée dans le même sens. Par exemple, le rez-de-chaussée des bâtiments est considéré comme le premier étage, ce qui peut entraîner confusion. Les pharmacies populaires vendent autant de produits de beauté, de bonbons et de sodas que de médicaments. Les rues ont rarement de noms. Et les plans disposés au grès des intersections ne placent pas toujours le nord dans le même sens.
Mais la différence la plus frappante est que les rues sont remplies de caractères chinois et japonais, parfois indescriptibles et incompréhensibles pour les non-Japonais.
Dans toute cette nouveauté, les gaijin[3] que nous sommes se raccrochent instinctivement à ce que l’on appelle la code universel. Ce dernier est composé d’illustrations simples pour que les nationaux, enfants et illettrés, tout comme les personnes ne parlant pas la langue, puissent comprendre les règles de communauté et ne pas commettre d’impairs. Ainsi un dessin de téléphone portable barré dans les transports en commun ne nous laisse aucun doute quand à son utilisation dans les trains et les bus. Les célèbres bonhommes WC attirera inévitablement notre regard lors de notre recherche effrénée. Et le petit bonhomme rouge nous fera patienter sur le trottoir devant le passage piéton.
Tout à coup, dans tout ce désordre écrit, nos yeux se raccrochent naturellement, sans le savoir, à des mots en romaji (alphabet latin).
Cela n’échappera à aucun des touristes et résidents étrangers au Japon, la mode japonaise est friande des langues étrangères. Autant qu’en France, il n’est pas rare de trouver des boutiques aux noms anglophones ou avec une description en anglais pour faire ‘hype’
(mais qui, avouons le, nous rend bien des services en tant que non-Japonais). L’anglais est omniprésent dans la ville japonaise, dans les transports mais aussi sur la signalétique.
Ce qui est le plus étonnant c’est cet amour et cette passion pour la langue de Molière. Car si l’anglais est incontournable durant l’éducation, le français est plutôt optionnel. La France est synonyme de tradition et de qualité, notamment dans les domaines culinaires et vestimentaires.
Au Japon plus qu’ailleurs, les stéréotypes ont la vie dure et le Français romantique, bien habillé, champagne à la main sur la Tour Eiffel[4] est ancré dans l’esprit japonais. Avec de tels clichés, rien d’étonnant à ce que les Japonais aient dû mal à gérer le choc culturel, au point que ce mal porte aujourd’hui le nom de la capitale française : le syndrome de Paris.
De notre côté, le trouble n’est pas aussi présent, et si notre esprit est parfois embrumé de lieux communs concernant le Japon, la ville japonaise ne nous est pas hostile. Le milieu urbain, occidentalisé à la japonaise, nous guide dans un dépaysement sécurisé. Ne pas savoir lire, nous permet de nous concentrer sur nos autres aptitudes, et nous découvrons le Japon d’un œil non exercé mais désireux de deviner et de voir. Les petites touches de franponais à travers la ville, nous donne une vision un peu enjolivée de notre pays.
Notes et A lire également
Le japonais n’ayant pas de marque de pluriel à l’écrit, tout mot japonais sera écrit tel quel dans l’article.
[1] Quatre si l’on prend en compte l’alphabet romain appelé romaji qui sert à transcrire le japonais pour les non-Japonais, désigner des entreprises ou remédier aux difficultés techniques.
[2] Sans compter les transformations grâce au maru゜et au tenten ´´
[3] 外人 littéralement personne de l’extérieur, traduit par étranger.
[4] Béret et baguette inclus.
A lire également
Laystary – Le syndrome de Paris, reportage
Vu le 11.04.2012
Céline et Patrick avec l’aide de Frédéric, Luc et Pierre-Yves – De l’usage du français au Japon
Vu le 11.04.2012















